La Pédagogie du coeur

Le style éducatif des Ancelles du Sacré Cœur

 

(exposé de Sr Rosario 01-09-2008)

Introduction

Nous, les Ancelles, nous nous sommes parfois demandées si notre Congrégation, tout au long de son histoire, avait développé son propre style éducatif.

En voyant les sources et documents existants, nous pouvons répondre par l’affirmative, sans crainte de nous tromper. Notre style pédagogique commence en 1878, une année après la fondation de notre Congrégation, lorsque s’ouvre la première école gratuite à Madrid.

Nos Fondatrices et les premières Ancelles ne nous ont pas laissé de grands traités pédagogiques, mais plusieurs écrits sur l’éducation sont arrivés jusqu’à nous qui contiennent des principes et critères éducatifs très intéressants. Nos sœurs nous ont, surtout, transmis des expériences de vie émanant de convictions profondes, et qui ont marqué pour toujours le travail éducatif de la Congrégation.

S’il est vrai qu’au début, elles ne furent pas capables de mettre toujours en œuvre les « comment », les « pourquoi » ils étaient cependant clairs pour elles. Leur pédagogie naquit de la pédagogie de Dieu, qui est celle de l’amour ; c’est pour cela que pour elles, il fut essentiel de développer la « pédagogie du cœur ».

Dès le début, la Congrégation se mit en relation avec d’autres Instituts possédant la même spiritualité et en qui elles avaient toute confiance, car ils avaient une grande expérience dans le domaine de l’enseignement, tels que l’«Ordre de Notre Dame » et la « Société du Sacré Cœur de Jésus ». Nous sommes sûres que la « Ratio Studiorum » leur était très familière et inspira quelques uns de nos Règlements.

Le premier écrit sur l’éducation datant de 1885 nous apporte une extraordinaire connaissance de ce qu’ont été les bases de notre mission éducative, toujours étroitement lié à la réparation. Son originalité provient de l’inspiration qui l’anime, et qui est la même que celle de nos Constitutions.

Sr María de los Santos Mártires nous dit : « L’œuvre d’éducation est aussi œuvre d’abnégation et exige non seulement des maîtresses qui dispensent le savoir mais aussi des mères qui soient tout pour leurs filles, et pour cela toutes, mais spécialement la directrice de chaque école doit se considérer comme la mère de tous les élèves qui lui sont confiés[…] et qui doit traiter leurs âmes avec la même application et le même soin avec lesquels on manie de précieux vases fragiles… » (fin de citation).

Très rapidement nos sœurs sentirent le besoin d’avoir des Règlements propres qui marquent, en un certain sens, « les lignes pédagogiques » et l’organisation, c’est à dire, « un style propre ». Le plus ancien que nous possédons fut envoyé par la M. Raphaëlle Marie, notre fondatrice, à sa sœur Pilar à Rome en 1886.

En bâtissant le premier collège à La Corogne, elles ressentirent le besoin d’en connaître d’autres. C’est la M. Raphaëlle Marie la sœur chargée de leur en fournir d’autres, malgré les sérieuses craintes qu’elle nourrissait au sujet de cette nouvelle fondation :

« J’envoie ces deux règlements ; demain j’en enverrai d’autres, celui des anglaises et celui des élèves de Leganés ».

Nous devons faire attention, en faisant la lecture des premiers écrits d’éducation que nous conservons dans la Congrégation, à les resituer et les interpréter dans leur contexte historique.

La « Pédagogie du cœur » comme style éducatif. Nos traits particuliers

Quelle signification a pour nous, dans notre tradition éducative, l’expression « pédagogie du cœur », qui apparaît si fréquemment dans nos écrits et ce depuis les origines ?

En analysant les textes qui se réfèrent à notre mission éducative, nous déduisons que c’est l’un des piliers fondamentaux sur lesquels se base notre pédagogie depuis le commencement. Il prend sa source dans le charisme réparateur qui est, évidemment, l’axe du système éducatif propre à la Congrégation. Nous savons que le but prioritaire de notre message d’évangélisation est l’annonce de Jésus Christ. Cette annonce prend force quand en la présentant « nous arrivons au cœur » de nos élèves et que nous essayons de les éduquer à partir de là avec tout ce que cela implique d’amour gratuit et désintéressé pour eux.

Tailler la pierre est relativement facile si l’on a les bons outils à portée de main. La pierre peut se tailler. Les personnes ne sont pas comme des pierres, et ça veut dire qu’éduquer n’a jamais été tâche facile, et il n’y a jamais eu de formules magiques. Mais il y a une éducation qui est imprégnée d’affection, d’empathie, de séduction… et c’est la « pédagogie du cœur ». Le bon éducateur ne se contente pas de transmettre de bonnes connaissances, d’être à jour en tout.

La « pédagogie du cœur » préconise fondamentalement un autre type de savoir qui – sans renier ce que nous avons dit sur notre responsabilité en ce qui concerne la formation - cherche la personne et ne donne jamais rien pour perdu, mais au contraire, il prétend être présent là où l’homme et la femme sont les plus indigents et pauvres, pour les reconstruire et les emmener vers la grandeur de se sentir enfants de Dieu.

Cela inclut l’affection pour l’élève, et oblige à ne pas passer à côté sans le regarder. C’est seulement à partir de là que nous pourrons donner des réponses valables et débattre sur d’autres modes de vie et d’autres manières d’être dans le monde.

La préoccupation pour arriver à la personne va constituer ce qui illuminera notre style, et créera petit à petit une pédagogie, qui, même si elle n’est recopiée dans aucun traité d’éducation, a été inscrite depuis le début, dans les cœurs des Ancelles et s’est retransmis de génération en génération.

Déjà, au début, les Ancelles consacrées à l’éducation eurent cette fine et précieuse intuition de ce qui supposait « éduquer le cœur et à partir du cœur ». Pour la première fois en 1885, l’expression apparaît dans l’écrit de Sr María de los Santos Mártires :

« Si vraiment vous voulez gagner le cœur des élèves, ce doit être dans le seul but de les gagner pour le Cœur de Jésus. »

Cette « pédagogie du cœur », doit se transmettre gratuitement. Les premières Ancelles l’apprirent de nos Fondatrices. Sr María Fernanda del Corazón de Jesús, directrice du Collège de Cadix, écrit à la M. Pilar en 1896 :

« Le collège continue à s’ordonner ; je crois que nous veillons en tout à réaliser les projets et les désirs que vous nous avez communiqués, d’abord par les enseignements pour la formation des cœurs des élèves, que vous nous avez données lors de votre visite à la communauté-collège ».

Elles avaient cette grande intuition que chez la personne, tout se joue dans le cœur et que, au fil des ans, c’est devenu encore plus clair dans la psychopédagogie.

La M. Cristina Estrada, qui a été notre Supérieure Générale longtemps, nous exhorte en 1948 :

« Sans aucun doute, la pratique que vous avez toutes ainsi que la connaissance du cœur des élèves que vous voyez et observez de si près, doivent beaucoup vous aider à perfectionner les méthodes déjà établies, mais toujours susceptibles d’amélioration. ». Jusqu’à ici la M. Cristina Estrada.

La préparation des éducatrices et l’efficacité des méthodes doivent toujours tendre à renforcer et privilégier l’amour de l’élève. Nous l’avons déjà dit : « c’est la sagesse de l’éducateur ». C’est la « pédagogie du cœur » qui doit nous mener, de force, à servir les « plus pauvres et les plus faibles » dans nos centres, ceci en mémoire de Notre Seigneur Jésus, et cela doit être pour nous « héritage et engagement… ».

Comment former le cœur ?

Sans aucun doute cette préoccupation de « former le cœur » les Ancelles la considérait déjà comme fondamentale dès le début. Voyons ce texte de 1929 :

« Aussi grande que soit l’importance que nous devons donner aux études dans nos écoles, selon le but que nous nous proposons, la formation du cœur des élèves sera toujours notre premier objectif dans le domaine de l’éducation. »

Le chemin pour arriver au cœur des personnes ne peut-être autre que celui de la tendresse, la patience, l’attention aux faibles et au plus petits. Aujourd’hui, dans un contexte d’école nous dirions : l’empathie, le regard sur la diversité, la relation personnelle avec les élèves…Toute cette préoccupation pour la personne concrète et ses besoins particuliers et uniques nous la tenons de ces premières femmes comme précieux héritage, et qui bien qu’elles ne fussent pas pédagogues, l’amour du Christ et la passion pour Lui leur fit ouvrir des chemins, créer des sentiers de rencontre avec les gens et avoir cette sagesse créatrice qui naît du véritable amour pour celui qui se tient devant nous.

C’est ce que démontre le Règlement du collège de la Corogne sûrement antérieur à 1903 :

« Le moyen le plus sûr et le plus facile pour gagner le cœur des élèves est la souplesse et la douceur qu’il faudra employer de manière à ce qu’elle ne dégénère pas en faiblesse. ».

L’instruction sera présente dès le début, comme nous l’avons vu dans les premiers Règlements et Statuts, mais ce qui va toujours primer dans notre style éducatif sera la « formation du cœur ». Nous possédons de nombreuses recommandations, qui au fil du temps, démontrent cet intérêt primordial dans notre labeur en tant qu’éducatrices.

Dans un Règlement des Ecoles de 1950, il est dit :

« Les enseignantes doivent se considérer comme des coopératrices dans l’œuvre de l’éducation et de la formation des élèves, pas seulement comme de simples professeurs, tâche pour laquelle elles doivent être très compétentes en Pédagogie et étudier attentivement les caractères des élèves pour les guider vers Dieu. »

Aujourd’hui nous avons un moyen privilégié pour cela : le travail pastoral qui, comme nous l’a signalé Sœur Rita, notre ancienne Générale, « marque l’identité de nos centres » et elle demande que des moyens soient donnés. Elle nous dit:

« Je désire que la Pastorale soit renforcée. Je sais que c’est très difficile, j’accepte et je comprends mais j’encourage aussi. Que la Pastorale imprègne tous les domaines de l’éducation et formation au centre, qu’elle aille bien au-delà d’actions ponctuelles et de campagnes. ».

La pratique d’un accompagnement personnalisé a imprimé un style familial particulier dans beaucoup de nos centres. De cette attention particulière, va surgir un style qui nous est propre, celui de se préoccuper de chaque personne ; un style d’écoute, de dialogue familial, un véritable intérêt pour chaque être humain que Dieu place entre nos mains.

La M. Cristina Estrada, déjà citée, ne se lasse pas d’insister, depuis les années 40, sur le fait de renforcer le dialogue et l’écoute comme éléments importants pour la formation et que celle-ci ne se limite pas uniquement à des occasions ou des moments isolés. Elle écrit en 1948 :

« Il faut cultiver assidûment et individuellement chacune des élèves, et cela à tous les âges : les petites parce qu’elles sont des terres vierges où la première semence sera celle qui s’enracinera le plus ; les moyennes parce qu’elles sont à une période critique où se dessine le caractère et s’éveillent les passions ; et les plus âgées parce qu’elles ouvrent les yeux sur la vie… ».

La personne sera l’inspiratrice de nos méthodes. Cette même Sœur le dit clairement en 1951 :

« Une qualité indispensable à tout éducateur est celle d’aimer ses élèves. Si cet amour existe vraiment, il leur fera chercher à chaque instant ce qui convient le mieux à chaque élève. »

50 ans plus tard, en 2002, l’Eglise, à travers la Congrégation pour l’Education Catholique, insiste et propose la même chose :

« Un accompagnement personnalisé à travers l’écoute attentive et le dialogue […] L’éducation est chose du cœur et, par conséquent, c’est seulement grâce à la relation personnelle que l’on peut mettre en œuvre un authentique processus formatif. ».

Service au faible

Ceci aussi, a été depuis les origines, l’option préférentielle de la Congrégation. Nous sommes appelées à ce service par notre charisme de réparation qui traduit l’essence même de l’Evangile, et à partir de là – tout comme le firent nos Fondatrices et les premières Ancelles – l’expression éduquer « avec et à partir du cœur » prend tout son sens. Pour nous c’est un engagement institutionnel et il doit être au cœur de tous nos Projets Educatifs. Toutes les personnes les mieux formées et les meilleurs moyens devraient être mis au service de ces derniers.

Ce peut être intéressant de faire un petit voyage à travers les documents de la Congrégation, afin de voir la constante préoccupation qu’elle a d’être présente là où il y a des manques.

Au tout début, l’éducation vint combler un vide et prétendait être une alternative à celle qui existait dans la société de l’époque où les femmes n’avaient aucune place.

Le premier regard sur notre monde de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle nous mena à « nous occuper des enfants les plus pauvres », mais bientôt arriva à nous un autre cri ; le besoin urgent d’une éducation solidement chrétienne dans les classes les plus aisées de La Corogne. Une nouvelle réponse naît ainsi: le premier collège internat. Nous nous sommes lancées dans une aventure pour laquelle nous n’étions quasiment pas formées. Et cette inquiétude est enregistrée dans « Les Constitutions » de 1894.

Il est vrai que l’on ouvrit des écoles pour servir la classe aisée, mais parce que l’on vit en elle une pauvreté concrète : le manque de formation religieuse. Puis nous avons pensé à la classe moyenne qui était l’oubliée de l’époque et totalement exclue de l’éducation. Les externats et la demi-pension furent créés pour faire avancer les choses.

Les premières Constitutions exprimaient clairement cette inquiétude pour l’action éducative même pour les enfants pauvres que pour les plus aisés, mais en maintenant toujours le sens de la gratuité comme objectif prioritaire, surtout pour les classes sociales les plus défavorisées.

Le Chapitre Général XI de 1969, si décisive pour nous dans bien des aspects, nous invita de même à faire un pas pour ouvrir nos centres éducatifs à tous, demandant l’aide économique de l’Etat ou des Diocèses. Il nous dit :

« Nos centres éducatifs doivent être ouverts, sans aucune discrimination, à toutes les classes sociales. Pour ce faire, étudiez dans les autres pays la façon d’obtenir des subventions de l’Etat, du Diocèse ou de toute autre institution, tout en préservant notre caractère apostolique. »

Et les actuelles Constitutions de 1983 nous insistent :

« Notre mission réparatrice, le dynamisme vital de l’Eucharistie, nous pousse à travailler pour la justice et dans l’amour et à maintenir vivante la préférence que nos Fondatrices eurent pour les pauvres. »

Plus récemment, nombreuses sont les invitations à regarder continuellement les défis du monde, pour ouvrir nos yeux sur d’autres réalités qui requièrent de nouvelles formes éducatives, afin que nous soyons capables de répondre à tant de carences profondes et à vivre en constante solidarité avec les plus démunis.

Le dernier Chapitre Général de 2002 nous demande de lancer plus avant et de manière créative l’éducation évangélisatrice dans le monde des pauvres et des faibles. Ceci exige que nous mettions l’accent dans nos tâches sur « Renouveler notre engagement pour que notre action apostolique, de n’importe où ou de n’importe quel lieu de travail, influence la vie des plus pauvres et des exclus et contribue à la transformation des structures injustes. ».

Ce bref parcours peut nous aider à voir comment, depuis toujours, la Congrégation a mis en valeur le petit et le faible et a essayée de donner des réponses de réparation depuis notre être Adoratrices- Educatrices.

Ne nous arrêtons pas uniquement aux économiquement pauvres qui, en effet, souffrent des plus grandes privations et n’ont toujours pas accès dans bien des endroits à la culture. Aujourd’hui, comme hier, nous rencontrons des situations de « pauvretés » qui touchent très directement nos élèves. La Congrégation, tout au long de son histoire, a essayé, nous l’avons vu, d’être attentive à celles-ci. Dans nos centres, nous rencontrons aussi des situations de pauvreté, en ce qui concerne les limitations et carences humaines, qui freinent gravement l’épanouissement et la maturité de n’importe lequel de nos élèves et, comme les anneaux d’une chaîne, elles les emprisonnent et les entraînent dans des situations de plus en plus compliquées. Personne, du point de vue de notre charisme, ne doit rester exclu. Ceci est le sentiment de notre Congrégation depuis toujours. Au lieu de se centrer dans les manques des élèves, elle a toujours voulu aller à leur rencontre avec les aides nécessaires pour améliorer leurs résultats. C’est ce qui nous a poussées à créer dans nos écoles en 1934 la «classe de mise à niveau», pour prendre soin des élèves qui avaient moins de capacités ou qui étaient plus en retard.

La M. Cristina Estrada en 1951 nous dit :

« Le grand nombre d’élèves que nous déclarons inaptes aux études m’inquiète. Le fait que les élèves d’un collège obtiennent de bons résultats à un examen d’Etat n’est pas un critère de niveau de l’école, si au dit examen seuls les doués ou ceux qui sont extrêmement studieux ou encore les surdoués réussissent. »

Cela c’est un critère totalement actuel dans notre Congrégation.

Sr Margarita Aguirrezabala, qui a coordonné les études de toute notre Congrégation, le confirme dix ans plus tard :

« Je ne voudrais pas que l’on renvoie un élève à cause de ses mauvais résultats dans les études. »

Aujourd’hui, nous devrions nous demander, en toute sincérité : Pourquoi nos centres sont-ils réputés ? Pour les excellents résultats que nous obtenons ou pour l’effort que nous faisons pour essayer d’intégrer les élèves en grandes difficultés et qui vivent parfois des situations limites ? Il est vrai que nous devons supporter et résoudre une forte tension - et qui ne doit en rien contredire la qualité de l’enseignement -, même si cela exige de revoir et d’acquérir de nouveaux engagements en ayant toujours comme base notre charisme réparateur.

Au sujet des admissions, selon nos Constitutions – et ce qui ressort de la plupart des écrits de la Congrégation – nous devons donner la préférence aux plus nécessiteux dans tous les sens du terme. La même Sr Margarita attirait déjà notre attention sur ce point en 1958 dans les orientations données à nos écoles :

« Pour l’admission des élèves […] il faut exiger un coefficient intellectuel minimal, mais pas une préparation préalable. Le coefficient intellectuel minimal est un signe que l’élève est normal, tout du moins du point de vue de l’intelligence. Selon notre charisme nous ne devons pas choisir seulement les élèves les plus intelligents.»

Depuis le début et ce jusqu’à nos jours, nous, les Ancelles du Sacré Cœur, avec nos lumières et nos ombres, nous avons essayé de vivre, enracinées dans le Christ Eucharistie, cette action éducatrice au service du plus faible. Avec les temps modernes les horizons et les possibilités sont plus vastes. S’il est vrai que les contextes ont changé, ce trait identificateur de la « pédagogie du cœur » à cause de notre charisme ne peut être réduit à des aspects ponctuels, car au fond il a toujours été le même : regarder chaque personne comme quelque chose de grand, faire nôtres ses besoins et essayer de répondre avec amour pour lui faire découvrir sa dignité.

Si nous voulons qu’aujourd’hui l’école catholique soit significative, nous ne pouvons oublier des aspects aussi importants et urgents comme être attentifs à la diversité, les nouvelles pauvretés de l’enfance et de la jeunesse, et l’éducation en période de manque de foi.

L’éducation personnalisée à partir de l’affection

Ces exposés nous mènent, sans le vouloir, à un autre aspect de notre pédagogie, à cette attention personnalisée et différenciée que l’on doit porter à chaque élève, comme on le disait déjà en 1940 :

« Individualiser l’éducation dans le fond et la forme que requièrent les besoins de chaque élève. Eduquer chaque élève, puisque chaque élève est un exemplaire unique : les âmes ne se répètent pas. »

C’est une conséquence de cette « pédagogie du cœur » dont nous venons de parler. Même si nous ne l’avons pas toujours atteinte, cette pratique pédagogique a, depuis le début, été recommandée par la Congrégation. Cela a été un défi constant de centrer l’enseignement sur la personne, en tenant compte de son environnement, son histoire, ses qualités, ses capacités, ses intérêts et les caractéristiques de sa personnalité pour qu’elle devienne elle-même plus efficace. C’est seulement ainsi que nous pouvons découvrir et cultiver les talents de chacun de nos élèves et alors nous pourrons les aider à devenir responsables de leur propre formation. Mais nous devons accepter que cette tâche exige beaucoup de dévouement et suppose vivre gratuitement notre mission d’éducateurs. Soeur Oliva Reina, une sœur très douée pour l’éducation, le disait déjà il y a longtemps :

« L’objectif essentiel de l’éducation c’est d’arriver à une grande connaissance de l’élève […] et d’adapter l’action de l’école pour que, dès le premier instant, elle soit profondément éducative ».

Et dans l’un de nos premiers Règlements écrits entre 1932 – 1937, au sujet des devoirs des enseignantes, il est dit :

« Connaissance de l’enfant pour adapter votre action à sa capacité, à ses modalités et tempérament, etc.… […]. De plus, cette adaptation est d’une certaine manière un devoir de justice, car nous devons respecter et développer chez l’enfant toutes les qualités naturelles que Dieu a mises en lui, et l’éduquer sans ne jamais limiter aucune de ses richesses naturelles. »

Cette attention et cette étude de l’élève mènent à diversifier l’enseignement, en évitant d’imposer le même moule intellectuel à tous, sans tenir compte des talents individuels et les différents rythmes de maturité.

« C’est de l’oubli de ce principe que naissent presque toutes les difficultés, les découragements et par conséquent la paresse […].Aucun obstacle ne démoralise et rend autant les enfants incapables de travailler que celui d’exiger d’eux des efforts supérieurs à leurs capacités. C’est un point des plus importants pour l’enseignant, car être capable de doser ce que l’on doit exiger de chaque élève est un travail qui requiert beaucoup de concentration, d’abnégation et d’étude. ». Jusqu’à ici le Règlement de 1932.

Celles qui ont eu la responsabilité finale de l’éducation au Gouvernement Général de la Congrégation, au cours des années 50 donnent des indications très précises à ce sujet :

« Aidez les élèves qui en ont besoin, de telle manière que même les moins douées pour l’étude arrivent au niveau maximum de leurs capacités. Les moyens qui doivent être mis en œuvre pour réussir cela sont justement la compréhension et l’intérêt que vous porterez à l’élève, ainsi que la préparation préalable des cours, leur mise à jour sérieuse et l’utilisation de matériel auxiliaire moderne…»

Elles insistent, à plusieurs reprises, sur le fait que les projets d’étude soient axés sur chaque élève, en pensant toujours à celles qui pourront rencontrer plus de difficultés quant aux apprentissages. C’est pour cela qu’elles précisent :

« Certaines enseignantes semblent nourrir le rêve que toute la classe soit homogène […], alors qu’il est évident que dans toutes classes, il y a des élèves aux capacités intellectuelles variées et le mérite du professeur consiste en ce que beaucoup parmi les moins capables assimilent presque tout le programme, et que les bons aient suffisamment de travail, afin de cultiver tous leurs potentiels selon leurs capacités […]. Je sais que ceci est difficile, et je ne le dis pas pour que vous le fassiez tout de suite, mais pour que vous vous orientiez petit à petit dans cette voie. ».

Le XIXème siècle termina sur une blessure sanglante ; la question ouvrière. Le XXème siècle a fini sur un autre problème, peut-être plus important encore : le problème de l’exclusion. Ce monde de l’exclusion nous montre chaque jour des enfants totalement démotivés, des familles fragilisées, des parents déconcertés…C’est pour cela qu’il est de plus en plus urgent d’individualiser l’apprentissage et de reconnaître que l’éducation est un processus lié à la vie.

Voilà pourquoi un accompagnement sérieux est important et pourquoi les plus grands efforts doivent être déployés vers ceux qui ont le plus besoin de notre attention, et c’est seulement ainsi que notre charisme sera suffisamment clair dans le milieu éducatif.

Un style qui allie tendresse et fermeté

Nous pouvons devenir proches des personnes de différentes manières, mais nous, depuis le commencement, nous avons voulu revêtir notre relation de tendresse et de fermeté. Ce difficile mélange qui crée des « personnes robustes », « au cœur fort », comme disait Raphaëlle Marie, notre fondatrice.

Personne ne peut ignorer que notre monde a subi un profond changement de système de valeurs, mais aucun éducateur n’oserait nier l’importance qu’a, sur le développement personnel, le fait qu’il existe dans un centre éducatif une bonne discipline pour aider les élèves à s’autocontrôler et à faire preuve de respect envers ceux qui vivent autour d’eux. Les écrits que nous conservons à ce sujet sont pleins de tact et de compréhension. L’expression - si souvent répétée - « savoir conjuguer douceur et fermeté », est une preuve de plus de cette « pédagogie du cœur », si caractéristique de notre Congrégation.

Les aspects disciplinaires n’apparaissent jamais en tant que valeur absolue dans cette « pédagogie du cœur », mais envisagés comme un moyen pour réussir une formation orientée vers la « liberté responsable ». Dans « les Règles des Ecoles », que la M. Raphaëlle Marie, notre Fondatrice, envoya à Rome en 1886, on y parle de la correction des élèves dans un langage qui vient du cœur. Elle dit :

« Vous essaierez de concilier le respect et l’estime dus aux enfants, en leur faisant les remontrances nécessaires en toute humilité et charité, en les exhortant au bien, en les réprimandant avec mansuétude. Vous veillerez à avoir des conversations particulières avec elles, dans lesquelles vous leur inspirerez confiance et gagnerez leur cœur. »

Dans tous les textes, qui font référence aux aspects normatifs et disciplinaires, nous trouvons que prédomine le même ton de compréhension, de bonté, d’écoute, de confiance, qui crée petit à petit chez la personne un caractère fort, capable de dévouement.

Si cela manque, il est difficile d’éduquer, c’est à dire, de découvrir et mettre à jour ce qu’il y a de meilleur dans chaque élève.

Dans un « Règlement » de 1903 nous pouvons lire :

« En ce qui concerne la correction des élèves et l’application de châtiments, pour les fautes commises, agissez avec calme et non avec précipitation. En ce qui concerne l’application de la sanction, il est préférable une certaine douceur à un excès de rigueur, qui est habituellement ressenti par les élèves comme injuste ; et pour ne pas se tromper sur un point aussi délicat qu’important, il vous faut être attentives non seulement à la gravité de la faute, mais aussi à l’âge de l’enfant, son caractère, sa constitution physique, son éducation et à toutes les autres circonstances propres à chaque enfant. »

Nous situons aussi, comme faisant partie de notre style éducatif de la « pédagogie du cœur », le monde complexe des notations. Si c’est un moment important pour l’élève, il l’est aussi pour les éducateurs comme moyen pour encourager, stimuler et favoriser le développement de l’estime de soi, tout comme le préconisent déjà nos Constitutions de 1894.

Les orientations pédagogiques qui existent à ce propos nous parlent beaucoup de la justice que nous devons montrer :

« Et les professeurs se persuadent que c’est un devoir sacré d’œuvrer en conscience quant aux notes, et qu’il ne serait pas juste de ne pas mettre à une élève la note qu’elle mérite…. »

Mais, peut-être, insiste-t-on - encore plus - sur une bienveillance bien comprise, qui émane de cette pédagogie particulière qu’est la nôtre et qui est celle qui reconstruit véritablement la personne :

« Pour que les notes servent d’encouragement, il faut tenir compte de la manière d’être des élèves, la situation globale dans laquelle elles arrivent, etc.…Si nous leur demandons l’impossible, elles se découragent et finissent par ne plus faire d’efforts, cherchant ailleurs la satisfaction qu’elles ne peuvent trouver dans les notes. »

Nous voyons, qu’aujourd’hui, ce monde subtil mais nécessaire des relations et des notations est toujours valable, mais - tout comme hier - il est véritablement constructif uniquement si l’on part de la personne, de son développement, tant au niveau personnel qu’individuel et social.

La « pédagogie du cœur » doit être pour nous le chemin sur lequel nous accompagnons nos élèves pour qu’ils grandissent et mûrissent dans tous les aspects de leur personnalité. Car en naissant de l’amour, elle doit respecter l’identité de chacun pour qu’il soit le protagoniste de sa propre formation et puisse ainsi collaborer à construire une société dans laquelle sera prioritaire l’être sur le faire, le respect de l’autre, la solidarité et la recherche de ce qui est plus juste et fraternel.

Conclusion

Continuons avec ardeur dans cette difficile mais précieuse tâche. Récemment un grand théologien a dit : « Nous, les éducateurs, nous semons en automne, conscients de ce que nos élèves manquent de capacités, à ce moment précis, pour se rendre compte de ce qui leur est offert. Mais le semeur ne peut attendre le printemps pour semer ; celui-ci ne sera fécond que s’il a semé auparavant à l’automne et cultivé en hiver. Il faut semer gratuitement, sans chercher à savoir comment va s’enraciner la semence ni qui récoltera le fruit. Si quelqu’un doit vivre du futur et de l’espoir, c’est bien nous. » (Olegario Gonzalez de Cardedal).

Dans ce carrefour, au début du troisième millénaire, la Congrégation s’ouvre de nouveau à la force novatrice de l’Esprit présent dans notre charisme fondateur et se veut au-dessus de l’inertie, des structures et de la routine. Le Chapitre Général XVI (1997) a clairement vu que nos décisions ne peuvent avoir pour premier objectif le prolongement du passé, mais au contraire doivent apporter des réponses, de manière créative, aux exigences du présent, préparer et anticiper ainsi un futur immédiat plein de promesses.

Les grandes décisions ne se prennent pas sans douleur, l’arbre aussi souffre lors de l’émondage, mais c’est seulement ainsi qu’il peut croître avec vigueur. Nous sommes comme les navigateurs qui ne connaissent pas les sentiers battus ni les routes balisées, mais se maintiennent à flot et arrivent à bon port. Et s’ils survivent c’est parce qu’ils ne montrent aucune défaillance et n’abandonnent jamais, parce qu’ils ont de l’énergie pour entreprendre et des dispositions pour la persévérance : ils naviguent même à l’intérieur d’horizons parfois opaques et chargés de nuées. Nos institutions éducatives n’ont aucune raison d’être, dans bien des aspects, ce qu’elles furent il y a dix, vingt ou trente ans…Ce n’est pas « le changement pour le changement », il s’agit de chercher pour la Congrégation et l’éducation évangélisatrice de nouvelles routes, de nouvelles formes pour servir plus et mieux l’humanité et l’Eglise.

Et nous ne doutons pas un seul instant que sur le terrain éducatif « quelque chose de nouveau est en train de naître » et le Seigneur, toujours fidèle, continuera à nous guider avec tendresse et miséricorde. De plus nous avons une autre grande certitude : « Le fait de savoir que « notre édifice » se base sur la sainteté héroïque de Raphaëlle Marie et que l’embarcation arrivera à bon port, pas seulement avec le mythe du capitaine de bateau, mais fondamentalement avec le bon équipage formé par chacun d’entre nous.

 

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